Waaaaaaïe !
Ça fait la troisième fois aujourd’hui, à croire qu’ils se sont passé le mot ! Je flanque un bon coup de pied à ce félin qui vient de me planter ses crocs dans le mollet, et m’appuie contre l’arbre sous lequel je m’étais assoupie. Le matou s’enfuie en crachant, les poils hérissés. Sale bête. Profiter de ma sieste pour tenter de goûter à ma chair, quelle infamie !
Je masse ma jambe endolorie tout en retombant dans mes pensées. Cette fois, c’est un jeune homme qui vient m’importuner. Est-il seulement possible de faire une sieste sans être dérangé sans arrêt ? En plus, Je lis dans son regard avide qu’il va me proposer de masser lui-même mon membre blessé. Je préfère me lever et tourner les talons sans rien dire que devoir lui expliquer mon point de vue à coups de pied dans les noix.
Je décide de m’isoler un peu, je monte donc sur une petite colline où j’ai l’habitude de me recueillir quand j’ai besoin d’un peu de solitude. Un faucon-dragon flâne ça et là, voletant paresseusement au-dessus de l’herbe agitée par les vents, tandis qu’un sanglier remue la terre en quête de nourriture. Je me laisse tomber dans l’herbe - en me cognant au passage le crâne contre un caillou qui dépassait - et contemple le ciel bleu au dessus de moi.
Des nuages passent lentement, un oiseau virevolte en chantant, puis une énorme chauve-souris passe juste au dessus de moi. Je vois deux pieds dépasser des côtés velus de la créature. Probablement un guerrier qui s’en va rejoindre le champ de bataille. Et je l’y rejoindrai bientôt. Car j’ai décidé de prendre les armes.
Moi, Azrelia, une Elfe de Sang loyale envers Kel’Thalas, je me battrai pour redorer le blason de Lune d’Argent et rendre à mon peuple toute sa fierté !
Ce soir, dès que le soleil aura disparu derrière les flèches de la capitale, je recevrai mon équipement, et commencerai mon initiation. J’ai hâte de sentir le métal glacé de mon épée dans la paume de ma main, et de revêtir une armure étincelante !
Je me demande quel effet ça fait de porter une telle quantité de ferraille sur le dos, ça ne doit pas être toujours très pratique. Mais qu’importe, j’endurerai bien ça si ça peut me permettre d’aller au front pour briser nos ennemis !
Surexcitée par cette perspective, je me lève d’un bond, et saisissant un bout de bois qui traîne par là, je me rue sur le faucon-dragon en poussant des cris de combat et en exécutant quelques passes maladroites. La pauvre bestiole me regarde d’un air apitoyé, mais change tout à coup d’expression quand je lui flanque un bon coup de branche dans les côtes ! Elle déploie alors ses ailes dans une posture menaçante, et me fait face. Je tente une attaque frontale, et arme mon coup. Je déchaine toute la puissance de mon bras, mais viens frapper l’air car la créature s’est subitement envolée ! Emportée par mon élan, je fais deux tours sur moi-même puis finis par m’étaler de tout mon long la tête dans la terre. Je crois que je manque un peu d’entrainement.
Je me redresse et m’assois dans l’herbe. Au loin, les tours de Lune d’Argent étincellent sous le soleil descendant. Dans quelques heures, je serai une guerrière, et, ma sainte épée au côté, je partirai défendre l’honneur de mon peuple contre les infâmes de ce monde !
Le soleil vient de disparaître sous l’horizon, les Bois des Chants Eternels baignent dans une étrange lueur rougeâtre et les créatures de la nuit commencent à sortir de leur terrier et à vaquer à leurs occupations habituelles.
Mais pour moi, cette nuit n’a rien d’habituel, et sera probablement l’une des plus importantes de ma vie : c’est ce soir que je vais tourner le dos à ma paisible existence et m’engager sur la voie du guerrier.
J’arrive devant la tour où m’attendent les maîtres de toutes les classes d’arme. Je vais devoir choisir une voie, et m’engager à la suivre pour le restant de mes jours. Mon choix est déjà fait, et pourtant, je me sens emplie d’appréhension et d’indécision lorsque je pénètre dans le bâtiment. Les maîtres d’armes sont tous là, en cercle, méditant. Ils ne semblent pas avoir remarqué ma présence. Je me sens toute petite et ridicule au milieu de ces héros qui rayonnent de tant de gloire. Je tremble de tous mes membres. Il est temps que je me ressaisisse !
Respirant un grand coup et prenant mon courage à deux mains, je cherche des yeux mon futur maître. Je distingue le maître des voleurs, qui inspecte d’un air circonspect le fil de sa dague, celui des mages, qui est plongé dans la lecture d’un ouvrages dont les pages sont couvertes de runes animées, celui des démonistes, escorté par son redoutable servant, et enfin, mon regard tombe sur celui qui me guidera.
Fier dans son armure reluisante, son immense épée dans le dos, il a le regard perdu dans le vide, méditant profondément. Le maître des Chevaliers de Sang. Je sens en lui une très grande force, ce qui m’intimide énormément. Je ne sais comment l’aborder, je n’ose l’interrompre dans sa méditation de peur de déchainer son courroux. Mais je n’ai pas à intervenir, car c’est lui qui m’interpelle.
- Azrelia, approche, me dit-il soudain, d’une voix si calme que j’en suis parcouru de frissons.
Je m’approche doucement, faisant des efforts inimaginables pour sembler pleine d’assurance, alors que je suis morte de peur ! Le chevalier a toujours les yeux dans le vague, il ne donne pas l’impression de me voir. Malgré tout, il reprend.
- Ne crains rien. Je vois ce que tu ne peux encore voir. Tu devras apprendre que bien des choses restent cachées à nos yeux, mais deviennent claires lorsqu’on parvient à s’oublier et à ouvrir son esprit et son cœur.
Je le regarde bouche bée, sans comprendre grand-chose. Son regard ne bouge pas, mais il sourit. Un silence. Soudain, il sort de sa méditation, cligne des yeux comme un enfant qui vient d’achever sa sieste et me lance un regard soutenu, mais néanmoins amical. Et il reprend, avec un soudain entrain.
- He bien jeune demoiselle, tu es bien peu loquace. Mais ne soit pas effrayée, quand à ton tour tu découvriras la méditation, tu comprendras certaines choses.
- Je souhaite m’engager dans la voie du Chevalier, afin de rendre à notre peuple son honneur perdu ! je dis alors, d’un ton un peu plus allègre que je ne l’aurais souhaité, me demandant d’ailleurs si c’était réellement les paroles les plus intelligentes que j’aurais pu dire.
- Je sais, me répond-il. Je connais ta détermination, et je pense que tu as les atouts pour réussir dans cette voie. Tu devras cependant suivre un dur entraînement, et faire de grands sacrifices. Mais nous ne sommes pas là pour discuter de ce que tu seras dans des décennies, allons plutôt t’équiper !
Il m’entraîne vers un coffre de fer minutieusement ouvragé, duquel il ressort une armure de maille toute rouillée et une épée de fer ébréchée. Je fais la moue : où donc est l’étincelante armure que j’avais espérée ? Comment pourrai-je inspirer la crainte avec un tel équipement ?
Le chevalier rit doucement. Je sens qu’il a encore pénétré mon esprit et lu dans mes pensées !
- Tu n’en es pas encore à aller au front pour repousser à toi toute seule les machines de guerre de l’Alliance, tu dois déjà entraîner ton bras armé et ton esprit !
Je saisis mon épée à pleine main, et la lève droit au dessus de moi. Etrangement, je n’ai aucun mal à la manier, elle me semble toute légère !
Je regarde mon maître, toute fière, et celui-ci me répond d’un regard faussement admiratif.
- C’est très bien, très très bien. Mais vois-tu, je doute que pointer les étoiles avec ta lame suffise à rendre gloire et honneur à Kel’Thalas.
Je rougis.
- Allons, équipe-toi, et retrouve-moi à l’extérieur pour tes premières missions.
Je prends tout mon attirail sous le bras, et monte à l’étage pour me changer. Je me sens toute bizarre. En retirant mes vêtements, j’ai la désagréable impression de me séparer de toute une partie de ma vie, j’ai le sentiment de renier la paix, la sérénité, et le calme qui ont fait mon existence jusqu’à aujourd’hui.
Lorsque je passe mes jambières, puis ma cuirasse et mes brassards, je sens le poids des morts à venir peser sur moi, et d’horribles images traversent mon esprit. Je m’empare de mon épée et frappe l’air à plusieurs reprises, comme pour chasser ces funestes prémonitions.
Puis je redescends et, le regard durci par ces étranges visions, je sors sous le ciel étoilé, allant à la rencontre de mon destin.
- Raaaaah !
Voilà que je me suis toute tâchée avec le sang de cette maudite bestiole ! Comme si je ne me sentais pas assez ridicule dans ma cuirasse rouillée et grinçante, il faut maintenant que j’aie du sang plein les bras et le torse ! Mais après tout, je risque fort de passer la majeure partie de mes journées à baigner dans l’hémoglobine à partir de maintenant, alors autant m’y faire tout de suite.
Quoi qu’il en soit, cette première mission ne me convient on ne peut mieux : je peux enfin me venger de ces sales matous qui me prenaient pour une tranche de lard bien juteuse, et c’est avec un plaisir non dissimulé que je leur fais tâter de mon épée ! Evidemment, ce n’est pas encore la grande gloire, on ne peut pas dire que réguler la population des tigres à dent de sabre dans le secteur soit une quête des plus épiques, mais il faut bien commencer par quelque chose, non ?
Après que j\'ai découpé en tranches quelques bestioles à poil, mon maître daigne enfin m’apprendre quelques incantations propres à ceux qui suivent la voie du paladin. En quelques mots, il m’apprend à canaliser la force de mon esprit, et à puiser dans ma volonté l’énergie nécessaire pour exécuter quelques passes puissantes. Il m’apprend également à exploiter la source de mana qui coule en moi et à régénérer ce puits d’énergie en puisant dans les corps vivants de mon entourage.
Lorsque je fais appel pour la première fois à cette technique, une étrange sensation s’empare de tout mon corps : je sens un fluide pénétrer en moi par toutes les pores de ma peau, et s’insinuer au plus profond de mon âme, jusqu’à la source même de mon existence. Ce flux m’emplit d’un sentiment intense d’assurance et de sérénité, tandis que je regarde avec délectation la créature dont je pompe l’énergie se tordre et agoniser, avant de perdre son âme dans un dernier râle de douleur. Je me sens soudain si puissante ! Je porte le regard sur mes mains, et j’ai l’impression de voir de petites étoiles briller et se mouvoir rapidement sous ma peau. Je sens le mana en moi, je suis le mana !
Ce regain de puissance renforce ma volonté, et, saisissant mon épée d’une main inflexible, je me rue sur les autres Wyrms qu’on me charge d’abattre, puisant en eux toute la force qui me permet de les détruire. Triste ironie…
Plus je me bats, plus je me sens bien, et bientôt je suis emplie d’une ivresse telle que mes gestes deviennent mécaniques, j’exécute les passes sans même y réfléchir et les combats s’enchaînent ainsi, fluides, rapides, s’achevant invariablement par l’agonie des monstres de la souffrance desquels je me délecte.
Après quelques petites missions comme celle-ci, je réunis enfin suffisamment d’argent pour améliorer mon équipement ! Je viens me poster devant un marchand et regarde les armes et armures comme un enfant contemplerait des jouets dans une échoppe. Mon attention est attirée par une magnifique armure en maille, et j’achète le set complet sans même hésiter une seule seconde. Des tissus rouges aux reflets colorés ornent une maille finement élaborée, bordée d’or et d’argent.
Je m’offre également une épée à une main à la facture alliant dans un subtil mélange délicatesse et agressivité, ainsi qu’un bouclier doré brillant de mille feux ! Adieu grincements et rouille, j’ai maintenant une prestance bien plus digne d’un paladin, et je porte haut les couleurs de Lune d’Argent !
La première phase de mon initiation est maintenant terminée, j’ai appris à maitriser l’énergie qui coule dans mon corps, et à en appeler aux forces divines pour m’assister dans ma tâche. Désormais, je vais pouvoir œuvrer pour la justice et le bien de mon peuple, et mon arme apportera la souffrance et la mort à ceux dont l’existence n’a apporté que nuisance et désespoir !
On m’apprend que dans le quartier ouest de la capitale, dévasté par le fléau, subsistent des créatures qui mettent à mal mon peuple. Je prends mon bouclier dans mon dos, glisse ma lame dans son fourreau et, d’un pas vif et assuré, me tenant bien droite afin de paraître la plus impressionnante possible, je m’élance vers de nouvelles contrées hostiles, déterminée à faire de ma lame l’incarnation même de la justice dans ce monde corrompu !
Je suis épuisée…
Mes jambes parviennent tout juste à soutenir mon corps, et mon bras armé me fait atrocement souffrir. Tous mes muscles semblent refuser de me répondre, et ma volonté elle-même se désagrège. Le sang a séché sur mon armure, et je sens la sueur et la mort. Je n’ai plus le courage de me tenir aussi droite que j’ai pu le faire ce matin en partant au combat. Je suis à bout de force. Toute rage m’a quitté, et ma soif de puissance a été largement étouffée. Il est temps que j’aille prendre un peu de repos.
C’est donc en titubant et le regard dans le vague que je franchis l’imposante porte de Lune d’Argent, tandis que le soleil illumine de ses derniers rayons orangés les plus hautes flèches de la capitale. Je passe lentement devant les gardes qui ne semblent même pas prêter attention à moi, leur regard inflexible perdu dans le lointain, probablement tourné vers un avenir entouré de voiles noirs et impénétrables. Le gardien des portes me jette un regard bref, puis repart dans la lecture d’un imposant grimoire. Un guerrier passe au grand galop sur sa monture caparaçonnée, puis disparaît au détour d’une rue. Les marchands semblent des statues de cire, immobiles sous les tentures de leurs échoppes. Un balai se déplace ça et là, animé par un bras invisible. Un chat traverse la rue, sans un bruit.
Tout semble si calme. On ne pourrait croire que notre peuple n’est plus que l’ombre de lui-même, tentant de survivre dans un monde qui ne lui laisse que trop peu de place, s’il n’y avait dans le regard de chacun de ces Elfes cette terrible lueur de détresse.
Tout comme le reste de la ville, le quartier du Bazar porte en lui tout le caractère de notre peuple. Les hautes tours profilées semblent autant de bras essayant dans un dernier élan de désespoir d’atteindre l’Outreterre, l’architecture délicate et imposante des bâtiments est à l’image de ceux qui y vivent, subtile mais inflexible, et un silence qui suffit à lui seul à faire revivre les souffrances passées des Sin’dorei règne en maître sur la cité entière.
Quelques personnes discutent calmement devant la fontaine qui siège au centre de la place, tandis qu’un immense Gardien Arcanique se déplace de son pas lourd et pesant, répandant autour de lui une étrange sensation et un morne bourdonnement, sous l’effet de la puissante magie qui l’anime. Je me dirige vers la fontaine, adresse un bref salut aux quelques Elfes qui se tiennent là, et me laisse tomber sur un des bancs finement ouvragés qui ceinturent le bassin.
Je distingue au loin une forme courbée et qui lentement s’approche d’une démarche chaloupée. La créature encapuchonnée passe tout près de moi, et se dirige vers l’auberge toute proche, de son pas irrégulier. Elle émet de très désagréables craquements et des relents de chair en putréfaction me donnent la nausée. Un mort-vivant. Je n’ai jamais apprécié ces créatures, bien qu’elles soient nos alliés. Il est vrai qu’ils nous ont prêté main forte tandis que le monde entier nous tournait le dos, et que Dame Sylvanas Coursevent, leur reine, était une Elfe avant de tomber au combat lors de la bataille de Kel’Thalas. Mais je n’oublie pas non plus qu’Arthas, qui causa la ruine de notre civilisation, dirigeait une armée de ces non-morts !
Le simple fait de voir l’un de ces cadavres se promener en toute quiétude dans Lune d’Argent me fait mal au cœur. Mais ce soir, je n’ai même pas la volonté de le maudire intérieurement, tant la fatigue me gagne.
Le temps passe, lentement, et peu à peu, bercé par le chant de l’eau qui s’échappe des sculptures de pierre blanche, ma vision se voile et je commence à m’endormir, maintenant allongée sur le banc.
Après quelques secondes à peine de léthargie, je sens une voix toute proche. Je me redresse, et regarde mon interlocuteur d’un air endormi.
- Ou habites-tu ? me demande-t-il. Je prends le temps de le dévisager. C’est un Sin’dorei en pleine force de l’âge, vêtu d’habits de cuir et portant une courte dague au côté. Je prends quelques secondes pour retrouver mes esprits avant de lui répondre. Je lui explique que je n’ai pas de foyer, que je vais là où mes aventures me mènent et où mon épée est utile.
Il propose alors de me conduire à l’auberge la plus agréable de la cité, afin que je trouve un lieu un peu plus confortable qu’un banc public pour passer la nuit. Voyant déjà le matelas moelleux et le baldaquin aux tentures diaphanes, j’accepte sans hésiter. Je le suis.
Nous voici dans une auberge très agréable, comme il me l’avait annoncé, où tout inspire au calme et à la sérénité. Exactement ce dont j’ai besoin. Il m’invite à boire quelque chose avec lui. Là encore, j’accepte sans hésiter, je ne demande qu’à faire passer ce goût atroce de sang qui me reste au fond de la gorge. Un lait frais fera très bien l’affaire.
Tandis que je me délecte de la boisson crémeuse, lui me boit du regard. Je me contente de lui sourire sans y penser, et termine mon verre.
Nous bavardons pendant quelques minutes de tout et de rien, puis nous convenons d’un commun accord qu’il est temps de prendre une chambre. Nous montons à l’étage, où se trouvent les lits, et il me conduit devant une magnifique petite pièce ronde ornée de tentures de toutes les couleurs et de fines décorations murales. Au milieu de la pièce se dresse un splendide lit à baldaquin, dont les draps de velours bleu et les voiles couleurs de nuit invitent à la rêverie.
- C’est le meilleur lit de toute la capitale, me confie mon compagnon. Mais je sens qu’il n’a pas fini sa phrase. Et il se trouve que j’ai vu juste. Il se propose aussitôt de le partager avec moi. Je n’ai même pas le courage de l’envoyer promener avec ma hargne habituelle, aussi je me contente de refuser sa proposition d’une voix fatiguée.
Heureusement, il n’est pas tenace, et s’en va rejoindre une autre chambre.
La maille tinte doucement lorsque je la retire, et mes vêtements couverts de sang collent à mes côtes et ma poitrine. Mon épée a beaucoup souffert, de même que mon bouclier qui porte les traces de nombreux coups puissants. Demain, je passerai à la forge. Mais pour l’instant, c’est à moi de sombrer dans un sommeil réparateur.
Je tire les voiles d’azur, et laisse glisser avec un grand plaisir sur ma peau les tissus, qui caressent et massent délicatement mes membres endoloris. Lentement, je sens mon âme s’extirper de mon enveloppe charnelle et quitter cet univers pour s’échapper vers un monde immatériel et éphémère, mais tellement accueillant. Le monde des rêves…
Avant de prendre les armes et d’entrer dans le monde cruel de la guerre, j’avais souvent entendu parler de l’Ordre des Chevaliers de Sang.
Ces impassibles mais impitoyables Chevaliers qui avançaient inexorablement au cœur des lignes ennemis, détruisant d’une main déterminée tous ce qui se dressait sur leur passage. Ces infatigables guerriers, qui savaient puiser leur puissance dans l’essence même de leurs ennemis, et la décupler par la seule force de leur volonté. Ces valeureux combattants, qui tuaient et mourraient pour guider leur peuple, mon peuple, vers un avenir radieux.
Ils représentaient tout ce qui pour comptait pour moi. J’avais déjà le goût de l’aventure, et le désir de me battre pour mon peuple, il ne me manquait plus que les nobles enseignements de cette caste pour donner corps à mes rêves et mes ambitions. Mais quand j’ai juré fidélité aux Chevaliers de Sang, j’ignorais qu’accéder à un tel pouvoir corrompait peu à peu la conscience de celui qui l’utilisait, au risque de le détourner de ses ambitions premières. Je ne me doutais pas du prix à payer pour accéder à une telle puissance…
Canaliser l’énergie de ses adversaires, invoquer de grandes puissances et réciter quelques incantations ne suffit pas pour devenir un véritable chevalier. Il faut aussi ignorer toute pitié et haïr l’ennemi du plus profond de son âme. Cette animosité combinée à l’afflux énorme d’énergie est une terrible épreuve pour l’esprit du combattant.
C’est comme si une entité démoniaque cherchait à prendre le contrôle et à surpasser la volonté du chevalier, pour en diriger le bras armé.
Comme tous mes camarades chevaliers, j’ai ressenti cette « ombre » s’insinuer en moi, s’infiltrer sous ma peau et traverser mes chairs jusqu’à obscurcir mon cœur et mon âme. J’ai laissé cette sensation se répandre dans tout mon corps, décupler ma vigueur et exacerber ma rage et ma haine pour l’ennemi. J’ai exploité les étranges facultés de cette force immatérielle pour réussir à vaincre mes adversaires.
Cet esprit sanguinaire guidait mon arme, lui faisant exécuter des passes que je ne pensais même pas connaître, les coups s’enchaînaient, rapides, précis, et à chaque fois mortels. Ma volonté allait alors dans le même sens que cette sensation, et ma puissance s’en trouvait encore augmentée ! Je me sentais si puissante, je pensais que rien ne pouvais m’arrêter, et que je ne rencontrerais plus aucun obstacle dans mes enseignements de chevaliers ! Je pensais maîtriser cette sensation meurtrière qui caractérise tous les chevaliers au combat et leur confère leur puissance.
Hélas, je me trompais. Cet obstacle, que je pensais improbable, m’est apparu. Ma propre volonté…
A chaque combat, cette sombre sensation me gagne, et me permet de manier efficacement mon arme. Sans elle, je ne pourrais me battre. Mais quelquefois, elle altère mon esprit, obscurcit ma volonté, et mon propre corps ne me réponds plus. Mes pulsions passent maîtres, et ma soif de sang, d’énergie et de souffrance semble intarissable.
Je me vois alors en train de découper des cadavres à la pointe de mon épée, me délectant du sang qui s’écoule des plaies béantes. Je ressens un tel manque de violence, que je me sens prête à tuer le premier qui se présentera à moi, fut-ce-t-il l’un des miens !
Je ne parviens pas à lutter, ma volonté est totalement affaiblie, et je ne vie à ce moment plus que pour tuer…
Cette terrible transe qui survient lors des combats est le prix que je dois payer pour jouir de la puissance d’un Chevalier de Sang, mais cette repartie est source de terrible souffrance. Je me sens souillée par ces irrépressibles pulsions qui se libèrent dès que je combats trop longuement.
Tandis que je souhaite batailler pour le bien de mon peuple, j’ai désormais l’impression d’être un danger pour lui. Je crains que beaucoup des membres de l’Ordre n’aient cet esprit avide de violence depuis leur naissance, si bien qu’ils n’en subissent pas les effets dans une telle mesure, mais que ce ne soit pas le cas pour moi. Même si j’ai au fond de moi le même désir de briser nos ennemis, il me manque cet esprit de tueur.
Pourtant, je ne veux renier mon enseignement, ni revenir sur ma décision. J’irais au bout de ma formation et deviendrais un chevalier de Sang, même si je dois pour cela me consacrer corps et âme à l’endurcissement de ma volonté !
Je parviendrai à maîtriser cette ombre, quitte à y laisser une partie de mon âme, mais quoi qu’il en soit, je garderais mon honneur et ne m’abandonnerais pas à ces excès de meurtre !
Je trouverai dans la lumière du Soleil la force nécessaire pour juguler cette énergie, et la maîtriser parfaitement !